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samedi 27 juin 1998
  • Présents: Jacques Carelman, Jean Dewasne, Thieri Foulc, Jack Vanarsky
  • Excusé : Tristan Bastit
  • Invités: Olivier O. Olivier (12 h 30),Danièle Giraudy (16 h)


Le début de la séance est consacré à l'étude de la colonne "ressemblance" de notre Tableau des 1000 colonnes. A la case "trois dimensions" Th.F. fait remarquer que nous abordons là le problème de la Figuration ( avec un F majuscule), et conclut en déclarant que toute la peinture figurative est contenue dans une seule case du tableau ! J.D. approuve chaleureusement. J.V. nous parle d'un de ses voisins "fou mais artiste". Celui-ci a récupéré une sculpture abstraite inachevée sur laquelle il a posé des pierres nature rappelant les formes d'Yves Tanguy. Celles-ci prennent l'allure de personnages, et deviennent "sculptures" alors que la sculpture, de son coté, se métamorphose en socle. Nous concluons (provisoirement) que la querelle figuration-non figuration est un faux débat.



Notre premier invité, O.O.O., présente un travail sur le déchirage. Dans cette manipulation le tableau écartelé en quatre morceaux se trouve rejeté à l'exterieur du cadre.( L'exposé de cette méthode sera développé dans un prochain numéro).



L'Oupeinpo est composé d'esprits libres. Nous pouvons débattre de tout, et toutes les opinions y sont respectées. Au sein de notre groupe il existe cependant un tabou majeur : l'interdiction absolue de prononcer le nom du plus-célèbre-tableau-du-monde-peint-par-Léonard-de-Vinci-et-conservé- au-Musée-du-Louvre. Le contrevenant est condamné à une amende de 10 francs qu'il doit, sur-le-champ, déposer dans le tronc prévu à cet effet. Par dérogation spéciale, et par courtoisie, les invités ne sont pas soumis à cette règle,surtout lorsque le sujet de la communication porte précisément sur cette illustre peinture. Tel est le cas de Danièle Giraudy, Conservateur en chef au laboratoire de recherche des Musées de France, que nous recevons à partir de 16 h. Elle nous rappelle, avec délices, le discours prononcé par Th.F. lors d'un banquet de Pataphy-siciens.Dans son intervention celui-ci suggérait de marquer la Désoccultation, en l'an 2000, du Collège de 'Pataphysique par le déplacement de la Tour Eiffel de 1 millimètre.

Très impressionnée , Danièle Giraudy se dit incapable de nous aider dans cette tâche titanesque, en revanche, aidée probablement par une force transcendante (Faustroll?), elle propose de déplacer le portrait de l'épouse du Signor Francesco del Giocondo de la même distance. Elle entreprend alors de nous décrire la cérémonie annuelle, rituelle, et très privée au cours de laquelle quatre à cinq personnes de la conservation du Louvre, et trois membres des laboratoires, assistés de deux solides gaillards gantés de blanc, extraient de la double vitrine dans laquelle il est enfermé, le portrait de la Dame-au-sourire-indicible, et le déposent, avec d'infinies précautions, sur un lit de couvertures. Il est ensuite sorti de son cadre (("La Joconde mise à nu par ses célibataires, même" dixit Th.F.) 10 francs tombent illico dans le tronc ad hoc.))

Cette opération terminée, tout le monde observe le coté peint du tableau. Les conservateurs chaussent des lunettes spéciales afin de vérifier que les" vénérables "craquelures n'ont pas évolué. Contrairement au simple amateur qui appréhende la peinture dans sa globalité, les spécialistes la balaient méthodiquement du regard de haut en bas et de bas en haut ("Boustrophédon", dixit J.C.). Ensuite les deux préposés aux gants blancs la retourne.

Au fil du temps, le panneau de peuplier sur lequel est peint ce tableau a pris du cintre. On pourrait intervenir sur cettecourbure, mais on s'abstient de le faire. On se contente de la surveiller à l'aide d'un appareil conçu spécialement par un mécanicien du Louvre : le comparateur micrométrique qui mesure le 1/100 de mm. La courbure peut aller de 7,64/100 de mm. une "bonne" année, à 13/100 de mm. une "mauvaise". J.C. demande si le bois a tendance à revenir à sa position initiale . "Non répond Danièle Giraudy. "Alors, réplique J.C.,dans quelques siècles ce tableau sera sur un cylindre". " Ce sera un tableau en trois dimensions" surenchérit J.V. , faisant allusion aux propos de table sur le même sujet. O.O.O. s'inquiète, lui, de savoir si l'accroissement de la courbure est dû au nombre de visiteurs. "Non", lui est-il répondu." Ce tableau est dans un blockhaus muni de deux vitres, l'une anti-effraction sur le cadre et qui épouse la courbure du panneau, et la seconde anti-balles, le tout étant posé sur le fond d'une vitrine".

Notre conférencière nous dévoile ensuite les grandes lignes du rapport d'expertise publié à l'issue de cette séance. Pour retrouver avec précision les 18 points de mesure au revers du panneau, les positions du comparateur micrométrique, réparties en trois travées, sont matérialisées par des repères au crayon tracés en permanence sur les traverses en bois du châssis-cadre. Les mesures annuelles sont comparées avec celles des années précédentes. La précision de lecture étant de 2/100 de mm., l'incertitude sur les variations de longueurs est de 4/100 de mm.(rires nerveux dans l'assistance).


MONNA L. vue de dos

Pour la plupart des points, les valeurs de différences avec l'année précédente sont du même ordre de grandeur que cette incertitude, ou légèrement supérieures. Cela signifie qu'on est proche de la limite de détection d'une variation dimensionnelle, et que le panneau dans son ensemble n'a presque pas évolué depuis la dernière série de mesures (soupirs de soulagement général). Les points 2,3,et 4 qui correspondent à la partie du panneau la plus creusée, et donc la plus susceptible d'évoluer n'indique pas de changement mesurable par rapport à l'année précédente. Les variations aux autres points de mesure restent minimes. Il semble que le panneau s'est maintenu stabilisé après les variations les plus notables constatées pendant les années 1993-97,période des travaux du grand Louvre.(A ce propos notre invitée nous raconte qu'à cette époque y travaillait une machine terrifiante nommée brise-roche hydraulique.C'est à cette époque, qu'au Musée des Arts, décoratifs, dont elle était Directeur, implosa une magnifique fontaine de verre de Lalique, pesant 600kg.) Entretenant un savant suspense, notre conférencière, après projection de diverses photos de l'opération prises par elle, nous dévoile enfin qu'elle a pu , avec la complicité des hommes aux gants blancs, ............. ................ ........... ...

Une ovation salue cette révélation!

Elle nous demande de garder le secret sur cette opération, ce que nous promettons de faire bien volontiers. Pour conclure sur ce sujet , Danièle Giraudy nous annonce que des mécènes japonais ont donné 25 millions de francs pour aménager un espace uniquement réservé à cette oeuvre.On devra alors la bouger d'environ 30 mètres. Le rêve pataphysicien de déplacer de 1mm. un des phares de l'Humanité sera ainsi multiplié par 30.000 !

Sur sa lancée, Danièle Giraudy nous fait part d'autres travaux tout aussi réjouissants et instructifs. Elle nous apprend ,par exemple, que Van Gogh exécutait souvent une réplique de ses tableaux pour offrir à son modèle. De son coté le Dr. Gachet, à Auvers- sur- Oise, faisait une copie du tableau, son fils (qui était meilleur copiste) aussi. De plus, le docteur faisait faire par une amie aquarelliste, Blanche Derousse, une autre copie au format carte postale pour le catalogue raisonné de sa collection. Quelques années plus tard d'autres peintres , tel le père de Giacometti, ont également copié ces oeuvres. Aucuns de ces copistes n'a, contrairement à Van Gogh, utilisé des couleurs à base d'éosine, couleurs éminemment fugaces. On peut donc affirmer que les vraies couleurs de certains tableaux de Van Gogh sont conservées dans leurs copies.



La séance se termine ...


Bulletin apériodique de l'Ouvroir de Peinture Potentielle
Rédacteur pour ce numéro : Jacques Carelman