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Samedi 17, janvier, 1998
  • Présents : - Tristan Bastit, Jacques Carelman, Thieri Foulc, Jack Vanarsky,
  • Absent excusé : Jean Dewasne.

TINTEMENT de coupes pleines de liquides pétillants. L'Oupeinpo célèbre son 17e anniversaire. Pour faire comme l'Oulipo on changera les années en siècles. Pour ne pas faire comme l'Oulipo, on dira que chaque siècle compte pour 10 ans, ce qui nous fait 170 ans, dits eurosiècles. (NdlR: Précaution peut-être tardive: quand l'Oupeinpo était une jeune personne de 10 ou 15 ans exposée à l'assiduité des membres, il aurait été prudent de la vieillir; maintenant qu'arrive sa maturité, il vaut mieux faire briller l'éclat de sa jeunesse).

La cérémonie a été enregistrée sur le mode audiovisuel. Il est à signaler aux curieux que les cassettes des séances sont conservées depuis les origines du groupe dans un lieu protégé par le secret Défense. Quand ces archives seront connues des prochaines générations, elles révéleront de graves distorsions dans l'Histoire de l'Art.



  • LES SÉANCES sont devenues une publication multicolore, ce que montre généreusement le numéro antérieur. Nous tâchons avec celui-ci d'améliorer sa fréquence.
  • Absent excusé : Jean Dewasne.Affaires courantes: lettres reçues, projets de voyage et d'invitations. Tant qu'ils ne seront pas aboutis, on n'en dira rien.
  • Echanges de considérations sur Holbein, dont se tient à Londres une exposition sur Les Ambassadeurs. Holbein est-il un anti-oupeinpien puisque occupé strictement de la reproduction la plus parfaite du réel, et des instructions des commanditaires? Ou bien, cette reproduction programmée est en elle-même une contrainte à répertorier dans nos tablettes ? La fameuse “contrainte de figuration” ? Et "l'abstraction" d'un crâne anamorphosé au pied d'un tableau réaliste, la double image selon un double point de vue, n'impliquent-elles pas une contrainte non décryptée mais peut-être crypto-oupeinpienne? Les points de vue divergent. T.F. se propose de se rendre à Londres pour rencontrer Holbein et l'inviter à venir s'en expliquer devant nous.

(D'autres propos se seraient tenus, dignes de mémoire, les effets du champagne les ont effacés de la mémoire du chroniqueur) .



ON LE SAIT, l'Oupeinpo peint peu. Consacré à la réflexion sur les contraintes, mesures, méthodes et potentialités, la production oupeinpienne stricto sensu n'est pas souvent de la peinture et ne donne pas toujours dans le tableau, sinon ceux des 100 fleurs ou des 1000 colonnes.

Et voici Thieri Foulc qui nous propose "un tableau par jour".

Il s'explique: "L'entreprise s'intitule pour le moment Il reste tant de choses à peindre. Elle durera quelques semaines ou quelques décennies. Il s'agit de décrire, ou mieux: de projeter un tableau par jour. Cela aussi pourrait être le titre général. J'aime cette forme, le projet, parce qu'elle permet d'imaginer beaucoup & qu'elle n'étouffe pas les oeuvres dans leur réalisation. Et puis, c'est de projets qu'a besoin notre époque alanguie fascinée par le rien du tout".

Il se demande: "Qu'y a-t-il d'autre pour un peintre que de voir le monde comme une immense peinture potentielle à la fois sujet, matériau & outil de peinture? Qu'y a-t-il d'autre pour un artiste non-peintre comme moi que de projeter le monde comme peinture à peindre?”

Et, après avoir évoqué la description des peintures comme un genre littéraire "pratiqué déjà par Philostrate, Segalen, Jarry, Perec & fugitivement par Rabelais, Proust, Kubin,” il se démarque: "Je ne tiens pas à faire de la littérature. (...) Ce qui m'importe, c'est de projeter, c'est que l'écrit ou l'esquisse n'aient pas leur fin en eux-mêmes mais soient des moyens, des passages, des tremplins & que par eux quelque chose passe à d'autres."

On verra ici deux exemples de tableaux écrits et esquissés. Le débat qui suivit ouvrit trois possibilités: que l'artiste lui-même réalise ses projets (en cas de commande, par exemple - avis aux amateurs!); que cette tâche soit laissée à d'autres, exécutants ou interprètes; que les projets restent comme ils sont, tels qu'en eux-mêmes la potentialité les change.

Un tableau par jour

par Thieri Foulc

Tableau 1

Une rue, sans personne, sans rien. Ce qu'on voit surtout, c'est le macadam, l'asphalte, le goudron, avec des zones de couleurs différentes, des matières diverses, des raccords maladroits, des endroits usés où apparaissent les pavés. Ces matières sont forcément bitumeuses, sombres, mais comme il a plu elles sont néanmoins luisantes & les couleurs s'exaltent sous cette loupe. Quand on regarde bien on s'aperçoit que les gravillons, les particules, les éclats brillants incorporés dans ces revêtements de rue constituent autant d'ingrédients divers, autant d'énergie visuelle qu'il appartient au peintre de restituer ou peut-être de créer.

Des deux côtés du tableau on peut peindre le caniveau, qui est pavé & où l'eau qui coule apporte des reflets clairs. On ne s'attardera pas à d'éventuels objets anecdotiques qui pourraient se trouver là. En revanche on fera la bordure des trottoirs, en pierre, et un peu des trottoirs eux-mêmes, en macadam. Une bouche d'égout n’est pas interdite, avec l’eau du ruisseau qui s’engouffredans le noir. Une plaque d’égout serait encore mieux avec ses motifs moulés en fonte et sa marque: FONDERIE DE BEZU.

Ce tableau peut être à l'origine d'une série non seulement parce que les asphaltes sont de contextures et de couleurs infinies & parce que le temps n'est pas forcément pluvieux, mais parce qu'il y a aussi des reflets ou des ombres qui peuvent suggérer la présence du monde, qui passe dans la rue.

Tableau 15

Rue sans carrefour. Une rue sans carrefour peut avoir deux trottoirs ou un seul, & peut être verticale ou oblique. Horizontale sans doute aussi, mais risque de tomber dans l'imitation du réel. Ces rues sans carrefour tiennent par les bordures de trottoir qui, pour n'être pas descriptives, récupèrent néanmoins des éléments d'identification possible: lignes parallèles, joints des pierres de bordure. En outre le caniveau peut (doit?) être modulé en ombre, même s'il n'est guère souhaitable d'y définir les pavés & l'eau du ruisseau. Les rapports de teinte entre "rue" et "trottoirs" sont évidemment fondamentaux. Dans une deuxième vie, ou une troisième, j'explorerai systématiquement cette question: teintes en harmonie ou même identiques (camaïeu), ou teintes en opposition; teintes sourdes (inspirées du réel) ou teintes vives, volontaristes (une rue bleue, un trottoir jaune, une bordure de trottoir rose avec ombre mauve - ou verte...).


J'avais imaginé ces rues parcourues de passants désossés, c'est-à-dire dépourvus de leur forme mais non de leur couleur, de leur mouvement, de leur présence solitaire ou en semis ou en foule. Finalement ce n'est pas nécessaire. Ces rues tiennent vides, suscitant suffisamment de questions ainsi - questions picturales, j'entends, mais aussi questions poétiques. Il faudra s'occuper des passants désossés dans une autre série, dans une troisième vie, ou une quatrième.


Publications disponibles
L' Oupeinpo est l' objet ou l'origine de plusieurs publications encore disponibles ( pour peu de temps ! ). La liste vous en sera fournie à votre requête.

Bulletin apériodique de l'Ouvroir de Peinture Potentielle
Rédacteur pour ce numéro :Jack Vanarsky