Le Grand Oeuvre de l'Oupeinpo

Le Grand Œuvre de l’Oupeinpo


par François Le Lionnais


1Ce que je propose d’appeler le Grand Œuvre de l’Oupeinpo, c’est un tableau, non pas un tableau peint par un peintre mais un tableau avec des lignes et des colonnes, qui ne serait pourtant pas l’équivalent de la table de Queneïev.

Disposons dans les têtes de lignes – horizontales – ce que j’appelle les éléments spécifiques du pein. Le pein, c’est-à-dire : peinture, graphisme, visuel, plastique, bref, ce qui n’est ni le li (de littérature), ni le mu (de musique). Les éléments spécifiques, c’est déjà un gros travail, de beaucoup le plus simple et le plus facile pourtant : c’est simplement un travail gigantesque. C’est, disons, la liste que je commence, banale, des éléments qui entrent dans le pein : la forme, la couleur, le trait, la surface, la matière, etc., etc.

Cette liste est fondamentale. Elle doit être complète, et elle n’est pas si facile à rendre complète ; on s’en est aperçu à l’Oulipo avec la table de Queneïev. Queneau y avait mis ce qui venait du langage : les lettres de l’alphabet, les syllabes, la rime, la longueur, le nombre, etc. et ensuite on s’est rendu compte qu’en littérature il y a aussi tout ce qu’on a appelé, depuis, le sémantique : le sentiment, par exemple.

Doit-on mettre des sentiments dans la peinture ? Les figuratifs le veulent, les abstraits peut-être pas, ou peut-être que oui, ça dépend lesquels. En littérature, il y a les personnages, les sensations. De même, en peinture, il y a toutes sortes de choses en dehors de ce qui est dans l’œil du peintre, mais que celui-ci veut mettre dans son tableau. Ces choses relèvent de la sensibilité, pas seulement de la sensibilité personnelle du peintre, mais d’une sensibilité commune, collective. Les peintres d’histoire du xixe siècle, par exemple, voulaient mettre dans leurs œuvres quelque chose qui n’était pas la personnalité même du peintre mais en quelque sorte celle du style troubadour.

Cette liste des éléments constitutifs du pein est donc plus délicate à dresser qu’il ne paraît. Il n’est même pas sûr qu’elle soit ordonnable. Si elle l’est, c’est facile, et il faut l’ordonner. Si elle ne l’est pas, il faudra choisir un ordre arbitraire. Cette liste, c’est la première tâche, la fondation.

En tête des colonnes – verticales – quelques éléments structuraux simples. Dans le livre de l’Oulipo, j’ai proposé quelques structures mathématiques qui sont des têtes de colonnes possibles. En développant on pourrait en énumérer environ un millier. On ne sait pas à l’avance lesquelles sont utilisables. Il y en a de très simples : l’appartenance, l’inclusion, la réunion, l’intersection, la complémentation, l’ordre, la tangence, la symétrie, la réflexivité, l’asymétrie, la dissymétrie, l’antisymétrie, la transitivité, le voisinage, l’ouvert/fermé, la frontière, l’adhérence…

6 janvier 1981


  • Le Tableau des 1 000 colonnes (fragment).

    Le tableau tel qu’il est utilisé par l’Oupeinpo comporte trois feuilles, soit 1,50 x 0,65 mètre de papier millimétré. Les têtes de lignes sont : support, matériau, matériel, surface (au sens de format, aire), forme (en 2 et en 3 D), dessin, couleur, tactilité même visuelle (effets de matière), relations de l’œuvre avec ce qui n’est pas elle (1/ opérateur ; 2/ milieu physique ; 3/ spectateur), opérateur (l’artiste ou autre), style, sujet, entités figurées, cadre. Les têtes de colonnes sont des opérations mathématiques ou logiques.

    La croisée d’une ligne et d’une colonne permet de générer ou de repérer des inventions oupeinpiennes (ou des pratiques existantes).





  1. Matériau | interférence :
    « Vinaigrette picturale, par ex. :
    1) deux médiums différentset un même pigment ;
    2) même médium, pigments différents (peinture traditionnelle) ».

  2. Matériel | interférence :
    « Écrasement d’un pinceau par un marteau. Peindre selon le principe de Helmholtz (limaille de fer). Archet-marteau-sonnette ».

  3. Forme 2 D | ressemblance :
    « Rime plastique. Perversions (JV). Patinir (image = rocher). Arcimboldo. Fractales. Miroir. Duchamp.
    Markus Raetz. Calligrammes ».



Ce texte est la transcription « éditée » d’une bande magnétique enregistréelors de la deuxième séance de l’Oupeinpo ressuscité. Ce n’est qu’un bref extrait des propos fondateurs tenus ce jour-là et il a subi les nettoyages d’usage.

FLL souhaitait en fait y apporter des corrections plus décisives, dans le sens d’une plus grande rigueur de pensée.

Il est mort sans l’avoir fait.