Sur le choix des sujets

Approche zombie


Brian Reffin Smith



  • Portrait-robot zombi : c’est et ce n’est pas celui de Jacques Derrida. Pour l’art, c’est sans doute terrible, quoique peut-être pas dépourvu d’intérêt. Mais pour l’Oupeinpo, ce portrait permet d’engager un travail oupeinpien avec la certitude de pouvoir tout ignorer de cette image – tout sauf sa capacité à porter le virus oupeinpien.
C’est difficile. Il est tentant de s’en tenir à cette affirmation, car le reste de cet article risque de se révéler tautologique, donc inutile. Cependant…

Quoiqu’il sorte de l’Oupeinpo quantité de « choses », tableaux, dessins ou autres, on peut affirmer que l’idée importe plus que les travaux réalisés et que, par nature, un travail oupeinpien ne constitue pas une « œuvre ». C’est sans doute vrai. Mais il reste ce problème : comment visualiser une contrainte ? comment montrer la façon dont elle agit dans une image, soit qu’elle la modifie, soit qu’elle la crée ?

Au départ, mais aussi à l’arrivée, on peut envisager une image « neutre ». Qu’est-ce à dire ? Alors que l’objectif est de rendre lisible la règle ou la contrainte appliquée, ou d’en permettre la reconstitution, l’image proposée fait le plus souvent obstacle : vous aurez du mal à déceler une contrainte et à en évaluer la potentialité (les applications possibles) si l’image que vous regardez vous émeut ou vous fait rire. Une exécution médiocre risque de détourner votre intérêt des contraintes mises en œuvre. Un chef-d’œuvre artistique, au contraire, va s’imposer à vous, occultant l’oupeinpisme essentiel. On appellerait « neutre » une image capable d’éliminer de tels inconvénients.

Mais, en ce début de xxie siècle, nous avons pris l’habitude de nous interroger sur les choix de l’artiste, sur les procédures de décision, sur notre rôle d’auteur et sur toutes les façons de le dé- et de le re-construire. De sorte que, même avec une image neutre, s’il en existe, la question sera toujours : « Pourquoi celle-ci ? » Même une toile monochrome ne conviendra pas, car elle risque de rester identique « avant » et « après » la contrainte, et on prévoit de fâcheuses confusions avec l’art conceptuel des débuts. Des figures géométriques passeront pour de l’abstraction du même nom. Quant à madame Lisa, elle a déjà beaucoup servi : son sourire devient de plus en plus forcé à mesure des manipulations qu’elle subit et elle s’est gelé les fesses à attendre qu’il lui arrive quelque chose d’intéressant. D’ailleurs, elle est taboue à l’Oupeinpo.

Le choix de l’image fait donc problème. J’ai essayé de nombreuses solutions ; les autres membres de l’Oupeinpo aussi.

On peut utiliser le hasard, ou du moins l’arbitraire. Choisir une image selon un critère alphabétique, par exemple le portrait d’un homme d’État, mort ou vivant, dont le nom commence par la même lettre que la contrainte. Le problème est que les préférences personnelles vont s’en mêler et que, pour les raisons les moins défendables, des images de Thatcher, Kim Il-sung, Blair ou Chirac vont entraîner des conflits entre l’hémisphère oupeinpien (le gauche) et l’hémisphère « artiste » (le droit, plus une partie de la prostate).

Une autre méthode aléatoire consiste à exploiter les particularités du World Wide Web. Vous lancez une recherche en spécifiant un sujet. Invariablement, même si cela défie l’entendement, l’image fournie n’aura, avec l’image demandée, aucun rapport.

Néanmoins, même dans ce cas, l’image ne paraîtra pas aléatoire. Pour un observateur extérieur, elle aura l’air d’avoir été choisie, peut-être avec soin. Or une opération oupeinpienne doit donner un résultat oupeinpien, sans contamination.

J’affirme que le problème n’a de solution ni dans les procédures aléatoires ni dans la recherche d’un degré zéro de l’image, qui n’existent que dans l’intention de l’opérateur. L’œuvre, elle, présentera toujours le risque de paraître intéressante, en tout cas assez pour travailler contre sa visée oupeinpienne.

La solution est d’afficher le fait qu’on a choisi une image, ou qu’on l’a fait choisir, sans intention du tout.

Comment procéder ? Comment être fondé à afficher cela (car un acte oupeinpien exige d’être fondé) ?

Heureusement, il existe des entités capables de choisir des images – et, plus généralement, d’agir – sans le moindre sentiment, sans la moindre trace d’humanité. (On pourrait croire que les ordinateurs sont dans ce cas, mais en réalité ils ont été programmés et le sentiment existe chez eux, comme produit de récupération. Sans doute pourrait-on fournir à un ordinateur un nombre de règles d’apprentissage en vue de lui faire sélectionner des images propres à servir dans les opérations oupeinpiennes, et le laisser progresser jusqu’à ce qu’il fasse des choix incompréhensibles1. C’est ce qu’on appelle l’intelligence artificielle. Mais un tel enseignement est difficile et lent, et au bout du compte il conduirait probablement à la solution que je propose.)

Il existe donc des entités compétentes : ce sont les zombis.

Il y a trois sortes de zombis : ceux des films hollywoodiens, ceux de la religion vaudoue et ceux qui relèvent de l’épistémologie, de la science cognitive et de l’étude de la conscience. Malgré l’intérêt des deux premières catégories (et l’influence en retour exercée par Hollywood sur les cultes vaudous), nous nous en tiendrons à la troisième. Dans une communication faite lors d’un colloque international intitulé Vers une science de la conscience (Suède, août 2001), j’ai soutenu la thèse qu’une grande part de l’art créé depuis cinq siècles résulte en fait d’une activité zombie. Une des questions qui se posent est : comment savoir si une œuvre d’art a été créée par un être humain doué de sensation ou par un zombi ? Aucune distinction n’est possible, en fait, car les zombis sont parfaitement (à 100 %) aptes à imiter les êtres humains.

Un zombi se définit comme un être identique à un humain à tous égards sauf un : il est dépourvu de sensation. Il peut savoir qu’une cerise est rouge et paraître aimer sa couleur, mais il n’a aucune perception du rouge. S’il passe la main dans une flamme, il crie « Aïe ! », mais il n’a pas souffert de la brûlure. Bien plus, comme le chat de Schrödinger2, le zombi est à la fois vivant et mort, vrai et faux, « oui » et « non » : c’est une superposition d’états. De la sorte, le zombi infecte et rend « stérile » tout ce qu’il touche, ou ce qu’il est supposé avoir touché. Car instantanément nous nous trouvons en porte-à-faux ; il y a erreur de catégorie, et il nous faut gagner un autre niveau de discours. Il est probable que l’Oupeinpo opère précisément à ce (haut) niveau de discours !

Certains prétendent (à tort, selon moi) que notre capacité à imaginer un tel état de choses est un argument en faveur de l’immatérialité de la conscience. Quoi qu’il en soit, les zombis, ces puants morts-vivants, devraient être fort utiles à l’Oupeinpo. Car c’est bien connu : le groupe utilise des images choisies par des zombis. Non seulement tous les ingrédients « humains » de l’œuvre apparaissent comme un simple simulacre, un tour de zombi qui ne doit pas leurrer l’observateur attentif, mais encore le fait de répartir mentalement ses propriétés dans des compartiments distincts permet d’en mettre de côté tout le bagage émotionnel, pour un autre jour, une autre discussion. La pureté originelle, littéralement « sans âme », du travail oupeinpien est ainsi préservée.

En observant attentivement l’illustration d’art zombi qui accompagne ce texte, le lecteur se convaincra de la justesse de cet argument. On peut déchiffrer toutes sortes de choses dans cette image ; on peut inventer des histoires à partir d’elle, construire des scénarios. Mais on ne le fera pas, pas aujourd’hui, car c’est de l’art zombi et les zombis absorbent tout cela (et le reste), comme les trous noirs absorbent la lumière. Nous restons face à la forme pure, dont nous ne saurions rien dire. Ce pourquoi il nous faut suivre le précepte de Wittgenstein et nous taire.



On a tenté, sinon d’éduquer un ordinateur, du moins d’exploiter les règles d’apprentissage inculquées au moteur de recherche Google®. Nous avons appelé ce procédé Convergence archéographique. On réunit les cinquante premières images apparaissant (en vertu de règles que nous ignorons, mais qui existent) lorsqu’on lance la recherche sur un nom donné : par exemple, Rothko ou Thatcher. On « normalise » ces images, c’est-à-dire qu’on les ramène à la même taille, puis on en construit la « moyenne », en les confondant en une seule. Bien sûr, on peut tomber sur des images hors normes, telles que Rothko dans son atelier ou un athlète nommé Thatcher. Mais le résultat sera une image élaborée, en principe, hors de nos affects.

En 1935, Erwin Schrödinger formula la métaphore du chat. Soit une boîte dans laquelle on introduit un chat ; on ajoute un tube de cyanure et l’on ferme. Avant l’opération, le chat était incontestablement vivant, mais désormais ce n’est pas sûr :il peut avoir brisé le tube et être mort. En mécanique quantique, on parlerait d’une superposition d’états : le chat est à la fois vivant et mort. Il ne deviendra l’un ou l’autre, il ne séparera les éléments non compatibles de sa fonction d’onde, qu’au moment où l’on ouvrira la boîte. Cependant, c’est toujours un chat.

Non pas un chien. Ce serait stupide.