Peinture au quart de tour


par Jacques Carelman


  • Giuseppe Arcimboldo, L'Ortolano
    (« L'Homme-Potager »), Museo civico Ala Ponzone, Crémone.

  • Jacques Carelman, La Rose des têtes.

    Peinture au quart de tour, 1999.

Giuseppe Arcimboldo, précurseur cher au coeur de l'Oupeinpo, est peut-être le premier peintre à avoir fait pivoter de 180 degrés certains de ses tableaux afin d'en offrir une seconde lecture.

Deux de ces oeuvres sont parvenues jusqu'à nous. Dans l'une, on peut voir, selon le sens, un plat garni de viandes diverses ou un spadassin à la mine patibulaire. Dans l'autre, une sorte de récipient empli de légumes donne, lorsqu'on le retourne, le portrait grotesque d'un homme aux traits boursouflés ; c'est L'Homme-Potager, en italien L'Ortolano.

L'âge d'or du procédé de la double lecture par retournement se situe au xixe siècle en Europe, en Amérique et même en Extrême-Orient, comme l'attestent d'innombrables gravures populaires.

Franchissant une nouvelle étape dans l'utilisation de cette méthode, le dessinateur néerlandais Gustave Verbeek l'utilise dans les années 1903-1905 à des fins narratives. Il publie dans le supplément dominical du New York Herald une bande dessinée dont le titre annonce déjà l'innovation : Upside Downs, ce qu'on peut rendre par « les Culs-par-dessus-tête », « les Tête-Bêche » ou « les Retournables ». À l'étroit dans le format imposé par le journal, qui était de six cases par histoire, Verbeek, grâce à la rotation et à l'habileté de ses dessins, double le nombre de ses images et... la longueur de son récit !

Salvador Dalí, grand explorateur de l'univers des illusions d'optique, a souvent pratiqué la double lecture statique. En jouant sur l'ambiguïté des formes, il trouble le spectateur au point de lui faire prendre un salon pour un portrait de l'actrice Mae West ou un marché aux esclaves pour le buste de Voltaire. Et inversement.

Une fois, à ma connaissance, il a utilisé la rotation, avec parcimonie toutefois, puisque la seconde lecture de son tableau est obtenue par un pivotement de seulement 90 degrés.

Le point de départ de son Portrait paranoïaque est une carte postale reçue de Picasso. Elle représente des Africains assis devant une case. Mais après quelques modifications apportées au modèle, Dalí fait apparaître, à l'équerre, un visage dans le style de son correspondant. André Breton, lui, ne voulait y voir autre chose que le portrait du marquis de Sade !

Réfléchissant à toutes ces réalisations, je me suis demandé s'il n'était possible de « monter d'un cran » dans le principe de la rotation (si je puis m'exprimer ainsi) et peindre une toile intelligible successivement par ses quatre côtés.

J'ai donc réalisé sur la même toile quatre portraits d'homme intimement imbriqués les uns dans les autres et déchiffrables à chaque quart de tour.

Obtenir deux images distinctes séparées par une rotation de 180 degrés est relativement aisé. Le cerveau, tout absorbé qu'il est à comprendre l'image qu'on lui propose, ne déchiffre pas celle qui est à l'envers. (N'oublions pas que le malheureux a déjà fait l'effort de redresser une image apparue à l'envers sur la rétine, comme sur une plaque photographique !) Il ne s'agit plus ici de trompe-l'oeil, mais de trompe-cerveau.

Dans le cas qui nous intéresse, la situation se complique singulièrement. En effet, chaque fois que le tableau accomplit un quart de tour, de part et d'autre du sujet « principal » apparaissent des détails parasites liés au sujet précédent et au sujet suivant.

Pour résoudre ces problèmes il faut que le centre du tableau, commun aux quatre sujets, soit précis et que la périphérie soit de nature elliptique, signifiant seulement dans le sens de la lecture principale.

Parmi les autres pièges de cette contrainte, on notera qu'à cause de l'imbrication totale des quatre sujets la simple pose d'une touche de peinture sur l'un d'eux entraîne des conséquences importantes pour les trois autres.

Multipliant ce genre d'expérimentation, on pourrait envisager des rotations de plus en plus rapprochées : 45 degrés, 30 degrés, etc.

Poussant le rêve encore plus loin, ne pourrait-on pas imaginer un tableau dont la lecture changerait à chaque rotation d'un degré ?

Cette utopie picturale permettrait trois cent soixante visions d'une même toile.



  • Jacques Carelman, La Rose des têtes.

    Peinture au quart de tour, 1999.