Déchirements

par Tristan Bastit


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Lorsque le peintre se voit sec devant l’œuvre qui se refuse à lui, le moment vient parfois de faire table rase, de détruire, de jeter. L’Oupeinpien, lui, contraint son geste à s’arrêter avant l’instant fatal : le papier1 maltraité échappe à la destruction pour être soumis à des manipulations réglées. Le voilà en proie à des règles de déchirage, puis de réassemblage. L’impuissance a été changée en potentialité.


Déchirage paramétré

Le protocole de déchirage concerne a/ la façon de déchirer ; b/ les mesures de la déchirure.

Soit une feuille quadrangulaire quelconque. On en repère les angles selon leur secteur géographique : nord-ouest, nord-est, sud-est et sud-ouest [figure 1].


a/ La façon de déchirer. La première convention est que la feuille sera déchirée en quatre. La deuxième est qu’on déchire une première fois en partant du côté est pour aboutir au côté ouest [figure 2], encore que le point d’arrivée puisse être situé ailleurs, comme on le verra ; et une seconde fois les deux morceaux ensemble, après avoir réuni les deux bords intacts [figures 3, 4]. On obtient donc quatre morceaux.


b/ Les mesures de la déchirure. À cette méthode de déchirage s’ajoute une règle de mesure. Elle consiste à déterminer la position du point de départ et même celle du point d’arrivée.

Le cas le plus simple prend pour point de départ le milieu de la longueur pour le premier déchirage et celui de la largeur pour le second. Noter que mettre les deux petits côtés en coïncidence exacte avant de procéder au second déchirage revient à paramètrer simultanément départ et arrivée. Seul le premier déchirage, une fois parti du milieu, peut s’égarer librement. La règle plus évoluée du déchirage de milieu à milieu n’a de sens que pour lui.

On peut aussi fixer la position du point de départ, et éventuellement celle du point d’arrivée, en se réglant sur d’autres proportions que la moitié du côté. On peut même reprendre les mesures traditionnelles de la section d’or. L’intérêt particulier de cette méthode, outre son clin d’œil à la pire tradition, se révèle lorsque la feuille à déchirer porte des éléments visuels eux-mêmes régis par la section d’or.

Si maintenant, au lieu de déchirer la feuille de part en part (d’est en ouest), on dévie vers l’un des côtés adjacents, nord ou sud, on obtient deux morceaux dont l’un possède trois angles et l’autre un seul (fig. 5, 6). Après le second déchirage, on se trouve à la tête d’un morceau à deux angles, de deux morceaux à un angle et d’un morceau sans angle, ce qui pose pour le remontage un problème dont on trouvera la solution plus loin.

Un paramétrage selon la diagonale a été mis au point par Olivier O. Olivier. On fait partir un premier déchirage du sommet de l’angle nord-est pour rejoindre l’angle diamétralement opposé, sud-ouest. On superpose les deux angles intacts et l’on effectue le second déchirage à partir du sommet commun. On obtient quatre morceaux dont aucun ne contient d’angle de la feuille d’origine (fig. 7, 8, 9).


Remontage régulé

L’intérêt du déchirage est d’ouvrir la voie à des remontages, dont il importe d’explorer les méthodes. Nous avons en main quatre pièces contenant chacune, sauf cas particuliers, l’un des quatre angles de la feuille d’origine

a/ Écartèlement. Le remontage le plus simple consiste à reconstituer la feuille d’origine en méditant sur ses deux déchirures. Qu’en faire ? On écartèle simplement les quatre morceaux, les quatre angles, en jouant sur la largeur des deux failles. On peut les faire égales ou inégales, étroites ou larges. L’un, parce que telle est la vérité du procédé2, cherchera juste à mettre en valeur le parallélisme des bords, régularité qui contraste avec leur irrégularité. Un autre remontera les morceaux sur un fond qui ne soit pas indifférent et qui, par exemple, révèle une image (une portion d’image) dans l’entrebâillement de la croix. Un praticien sensible aux matières envisagera peut-être un écartèlement zéro où les bords déchirés viendront se toucher sans parvenir à effacer la blessure du papier.

Un artiste plus baroque explorera, lui, un écartèlement qui ne respecte pas l’organisation d’origine. Par des rotations de 90 degrés et 180 degrés suivies de translations, il permutera les angles. Les bords déchirés ne se correspondront plus et il lui faudra écarteler les pièces selon un rectangle fictif plus grand que la feuille de départ pour éviter qu’ils ne se recouvrent (fig. 10). Sauf, bien sûr, à préférer un écartèlement négatif qui impose le recouvrement (fig. 11). Chercher alors le plus petit rectangle possible (fig. 12).


b/ Remontage selon la croix. Comme le suggère le déchirage lui-même, qui se fait selon deux directions successivement orthogonales, on peut également remonter les quatre pièces déchirées en replaçant leurs angles selon une croix (avec un écartement positif ou nul, fig. 13).


Première méthode : on applique la « loi du quartier ». La feuille déchirée est reconstituée. Les morceaux occupent chacun un « quartier » de la feuille idéale. On fait subir à chaque morceau une rotation de 180 degrés, en le laissant dans le même « quartier ». Une seule position possible pour chaque morceau : une seule solution.

Autre méthode : « sans foi ni loi ». Une fois en possession des quatre morceaux, on ne se soucie plus de leur position initiale. On trace une croix sur un support et l’on a quatre façons d’y placer le premier morceau, trois d’y placer le deuxième, deux d’y placer le troisième, une seule d’y placer le dernier, soit : 4 ! = 24 possibilités.

Cela si l’on considère une seule face du papier. Mais si l’on admet que le papier possède deux faces et que chaque morceau peut montrer l’une ou l’autre, on aura encore : 24 = 16 possiblités. Soit en tout : 4 ! x 24 = 384 solutions.

Entre une et trois cent quatre-vingt-quatre solutions, entre la rigoureuse loi du quartier et l’outlawisme absolu, on peut se donner diverses règles, à adopter ad convenientiam.

Par exemple, une fois les morceaux mis en croix selon la loi du quartier, on peut permuter deux d’entre eux. Il y a plusieurs possibilités de permutation et l’on peut enchaîner des permutations successives.

Si le papier porte une image, qui fixe un sens de lecture, la mise en croix selon la loi du quartier impose à l’image un retournement haut/bas. Les permutations diagonales vont redresser l’image ; les permutations de morceaux voisins vont la coucher. Rien de cela, bien sûr, n’abolit la mise en croix, c’est-à-dire la redistribution des fragments d’image. Simplement, à chaque permutation, on fait varier cette redistribution.

Choisir entre les trois cent quatre-vingt-quatre solutions relève d’une intention artistique. S’en tenir à la solution unique, aussi.


c/ Remontage selon la forme. Dans le remontage en croix, les sommets des angles se rejoignent, mais les extrémités des côtés rectilignes sont décalées. Cela suggère un autre type de remontage. On n’y fait plus coïncider les angles, mais les extrémités des côtés rectilignes, de façon à obtenir un pourtour continu. Il en résulte des figures qui laissent une incomplétude centrale, ouverte ou fermée selon les paramètres du déchirement (fig. 14).


Dans le cas du déchirage aux bords adjacents, ce remontage est le seul possible puisque l’une des pièces obtenues contient deux angles qui ne peuvent évidemment être tous deux jointifs au centre de la croix. Il permet des figures très surprenantes (fig. 15).


d/ Remontage par le vide ou écartèlement inverse. Le déchirage diagonal d’Olivier O. Olivier ne permet pas le remontage selon la croix puisque les pièces n’ont pas d’angles droits. Il permet, certes, un remontage par écartèlement simple, révélant une double faille en croix de Saint-André. Mais une solution plus productive a consisté à reconstituer la feuille d’origine puis à faire tourner les quatre morceaux de 180 degrés. On obtient ainsi un remontage autour du rectangle initial. C’est ce qu’Olivier a appelé La Révélation du vide (fig. 16).


La violence faite au rectangle

Déchirer une feuille de papier, c’est faire violence à sa forme. La remonter en croix ou autrement, c’est conserver cette violence dans une nouvelle forme. Selon le choix qu’on fait entre les trois cent quatre-vingt-quatre solutions, on joue de façon différente sur le parallélisme, la symétrie, le décalage des bords déchirés. L’exploration des types d’effet possibles fournirait à elle seule la matière d’une exposition.


La violence faite à l’image

Déchirer un papier porteur d’image, qu’il s’agisse d’un dessin, d’une photographie, d’un papier peint décoratif, d’une reproduction de tableau, c’est lui faire une violence particulière, car l’image est porteuse d’une cohérence propre. Le déchirage détruit cette cohérence et le remontage impose de contempler cette destruction, toujours présente dans la nouvelle image.

Les morceaux d’image restant identifiables, le choix des images à déchirer-remonter aura des conséquences. Déchirer de préférence des Crucifixions, ou des Mondrian, des œuvres à fortes perpendiculaires. Coller ces images sur un fond uni ; ou remonter un papier uni, après déchirage, sur une image ; ou remonter image sur image, identique ou différente. Explorer méthodiquement les possibilités. Travailler dans la récurrence, d’abord en collant une image déchirée sur une image-fond, puis en réitérant l’opération, c’est-à-dire en déchirant en quatre le collage obtenu et en le collant à son tour sur une image-fond, et ainsi de suite. Explorer l’effet d’abyme, en utilisant comme feuilles à déchirer et comme fonds successifs la même image à des taux d’agrandissement différents. Enfin, le Déchirement peut être conçu comme une contrainte de forme3 et non de procédure : créer une œuvre telle que, déchirée puis remontée, elle en révèle une autre, elle-même préméditée.





Tristan Bastit (avec Philippe de Champaigne),
Croix rouge.
Déchirement, 1998.
Le Christ aux outrages du peintre janséniste
est déchiré puis remonté de façon que
le cœur de la croix proclame le rouge de celle
d’Angélique Arnauld, du même.

Olivier O. Olivier (avec Diego Velázquez),
La Révélation du vide.
Déchirement, 2000.

Tristan Bastit,
Ravaillac debout.
Déchirement, 2000.

Le déchirant, ici, pour l’artiste,
est d’avoir déchiré ses propres œuvres :
un dessin, remonté par « écartèlement »,
et une peinture sur papier, remontée
en deux parties « selon la forme ».

Olivier O. Olivier,
Abstraction n° 1.
Déchirement, 2000.

Thieri Foulc,
Le Moi déchiré / Le Moi recomposé.
Déchirement, 2004.




On suppose que c’est du papier. Si c’est un panneau de chêne, le problème théorique n’est pas modifié, mais les manipulations décrites plus bas demanderont du muscle.

L’une des vérités.

Sur les contraintes de forme, voir page 149.