Contraintes semi-transformantes ou à relayer

La brutalité des contraintes automobiles a surtout valeur d’exemple. Les Oupeinpiens savent bien que la plus impersonnelle, la plus automatique des méthodes de transformation reste assujettie à la main de l’artiste dès qu’il s’agit de la mettre en « œuvre ». Ils savent aussi que, si leur objectif est de contraindre, c’est-à-dire de prédéterminer, de préorganiser, de charpenter leur travail en le fondant sur autre chose que l’inspiration molle ou la convention iconographique, ce travail peut aussi se développer librement autour de sa charpente. Le résultat brut obtenu à l’aide de certaines contraintes peut alors servir de grille pour élaborer une œuvre aussi fantaisiste qu’on voudra ; elle n’en sera pas moins bâtie « sous contrainte ».

Soit un système qui permet de passer d’éléments initiaux (les lettres d’un texte, par exemple1) à des repères sur une surface. De ces repères on peut considérer la position ou la forme. La forme peut être prédéterminée : un point, un petit carré ou même un dessin variant selon une règle complexe. On a alors affaire à une contrainte automobile. L’opérateur traduit son texte selon le système adopté et n’a plus à inventer. Il reste évident, toutefois, qu’il n’a fait que déplacer l’invention, l’installant dans la « machine » transformante et non dans l’exécution finale. On peut soutenir que cette exécution, libérée de tout souci inventif, sera de la pure peinture2.

Mais l’opérateur peut aussi n’exploiter que la position des repères. Il traduit les lettres par des points ou des croix, par exemple, qu’il effacera par la suite. Mais d’abord il utilise ces marques comme charpente pour une œuvre dont il invente tous les autres aspects. On a alors affaire à une contrainte semi-transformante ou « à relayer »3.

Automobiles ou « à relayer », ces méthodes transformatoires ressemblent un peu à l’architecture contemporaine : certaines (les « automobiles ») exhibent leur béton (mais le choisissent soigneusement) ; d’autres (les « à relayer ») l’emploient comme structure portante, complétée par d’autres matériaux. Certaines d’entre elles, comme la Cassification, laissent le choix entre ces deux attitudes. D’autres, comme la Transposition de cohérence4, l’Antithétie4 ou même la Métapuncture6, sont portantes mais radicalement inhabitables : elles ne se justifient que si on les relaie.


1 Ainsi la Cassification, page 118.

2 Ainsi Valery Larbaud soutenait que la traduction, qui s’occupe uniquement des façons de dire puisqu’elle est libérée du souci d’inventer, est la plus pure des littératures.

3 Le relai peut être si coruscant qu’il dissimule l’existence même de la charpente. Ainsi à la salle des Mois du palais Schifanoia, à Ferrare, les figures peintes sont restées énigmatiques jusqu’en 1997. C’est qu’elles n’ « illustrent » pas des mythes astrologiques, comme on le supposait, mais se structurent sur les constellations à chaque mois de l’année. La Baleine, par exemple, donne naissance non à une image de cétacé, mais au fameux Homme noir de Francesco del Cossa dont l’attitude est « contrainte » par la disposition des étoiles. Éclatant plagiat par anticipation. (ThF)

4 Voir La femme à Fontana.